Expérimentation 001: Grossesses précoces en CI, Chatbot & EdTech

Il y a quelques semaines, une amie avait partagé un article alarmant sur le nombre de grossesses précoces en milieu scolaire. Le ministère de l’Éducation nationale ivoirien a révélé que plus de 4 000 cas de grossesses précoces en milieu scolaire ont été enregistrés en 2017 en Côte d’Ivoire. Il déplore un “fléau préoccupant et persistant”.

Petite confession ; 

Lorsque j’ai lu cet article, mon cerveau a comme à son habitude démarré au quart de tour afin de trouver une solution.

Sans faire aucune recherche, ma première réponse à ce problème a été que la raison derrière ce nombre alarmant de grossesses involontaires chez nos petites-soeurs/frères vient du manque d’éducation sexuelle.

S’ils étaient mieux informés, logiquement, le problème serait partiellement résolu.

En plus, j’aime créer des chatbots dans mon temps libre.

1+1=2.

Une heure plus tard, j’avais conçu Sarah.

Sarah est un chatbot ayant pour cible les jeunes ivoirien(e)s entre 9 et 18 ans. Elle est créée à l’intérieur de messenger et permet d’informer de manière ludique les jeunes sur leurs relations avec le sexe opposé.

J’ai créé une simulation que vous pouvez visualiser ci-dessous ou ici afin de démontrer comment elle fonctionne.

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Les informations et chiffres fournis ici sont purement à titre indicatifs.

Vous en pensez quoi ? Perso, pour moi ça ressemble à à peu près 2 heures de ma vie que j’ai gâchée. Et je m’en suis seulement rendu compte 20 minutes après avoir commencé à écrire cet article.

Erreur 001 : Vouloir créer des solutions à des problèmes fondés sur mes propres idées reçues.

Avant de commencer à construire une solution, il faut :

  1. Rechercher les causes derrière le problème
  2. Évaluer les solutions déjà existantes, si possible discuter avec les personnes qui vivent ce problème
  3. Brainstormer afin de trouver une solution adéquate à la situation.

Je n’ai pas fait cela avant de concevoir Sarah. Elle est une solution créée avant d’avoir identifié un besoin.

Reprenons donc ensemble depuis le début.

Étape 1. Identifier les causes.

Notre réflexion se base donc sur une étude menée en mai 2001 dans 13 établissements de la ville d’Abidjan face aux connaissances, attitudes et pratiques des collégiens et lycéens d’Abidjan face au VIH/SIDA. Pour enrichir notre réflexion, j’ai également consulté deux autres rapports; La sexualité de l’adolescent à Brazzaville, Congo (1) et Enfants d’aujourd’hui, diversité des contextes, pluralité des parcours (2).

Si vous avez eu la flemme de lire les articles ci-dessus, j’ai fait un infogram résumant les chiffres clés :

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Je retiens que la moitié des étudiants interviewés considèrent que les formations qu’ils ont reçues étaient insuffisantes. N’ayant pas l’opportunité d’interviewer moi-même un groupe de collégien j’ai néanmoins posé quelques questions à mon petit-frère. Il trouve également qu’excepté le SIDA on ne lui a pas véritablement parlé des autres MST qu’il peut attraper lors de relations sexuelles. Et il avait une idée assez vague des contraceptions féminines.

En 2018, l’état ivoirien a rédigé un programme national de l’éducation sexuelle complète (2016-2020) dont le problème prioritaire était, je cite, “[l’a]bsence d’un leadership engagé en faveur de l’éducation sexuelle complète des jeunes”

Les adolescent(e)s et les jeunes sont confrontés à un déficit ou à une pluralité d’informations en matière de sexualité. Au niveau des acteurs, il ressort une insuffisance en matière de formation et de préparation des adolescent (e)s et des jeunes à l’éducation sexuelle complète et une absence de coordination, de suivi, de contrôle dans la mise en œuvre des programmes scolaires et extrascolaires.

Au vu de ces différentes recherches, je peux donc sans trop m’avancer affirmer qu’il existe un important besoin d’informations sur ce sujet pour les jeunes.

Étape 2. Analyser les solutions existantes.

L’idéal encore une fois aurait été de poser la question à un groupe de lycéennes afin de savoir quelles solutions elles utilisent, mais à défaut, je vais créer un persona. Un persona est une méthode marketing durant laquelle vous créez un personnage imaginaire ayant des caractéristiques aussi précises que possible. Votre persona représente un membre de votre clientèle. Vous voulez savoir qui est cette personne, ce qu’elle valorise et comment lui parler.

Jouez le jeu avec moi.

Notre persona va s’appeler, Arielle. Arielle étudie au collège Catholique Saint-Viateur. Sa mère et son père sont tous deux fonctionnaires. Elle a deux soeurs et un petit-frère. Notre go Arielle a une meilleure amie, Salie avec qui elle partage tout. Mais voilà, depuis quelques mois Arielle sort avec un jeune homme un peu plus âgé qu’elle. Appelons-le … Kevin. Kevin est en première année en médecine. Après un an et quelques mois de relation avec Arielle, il souhaiterait passer à la prochaine étape physiquement.

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La go Arielle (Crédit: série teenagers)

 

C’est la première fois que young Arielle se retrouve dans une telle situation. Elle a déjà eu des formations d’éducations sexuelles à l’école, mais elle avait passé la séance à rire aux blagues de Pierre-Henri, le clown de la classe assis juste derrière elle.

Q1 : Maintenant qu’elle a des questions à votre avis, vers qui se tournera-t-elle en premiers selon vous ?

A – Sa meilleure amie qui a plus d’expérience qu’elle

B- Sa mère

C- Une de ces enseignantes

D- Internet

Q2 : Et si elle souhaite par précaution acheter des médicaments contraceptifs. À quel point sera-t-elle à l’aise à se rendre à la pharmacie ?

A- Très à l’aise

B- Moyennement à l’aise

C- Pas du tout à l’aise

Réponses:

Q1 ; Première source d’information 

A – Sa meilleure amie. Pour citer les mots de son Excellence Madame Michelle Obama Première du Nom, Représentante de la Nation,

“I try to tell Sasha and Malia, do not go to other 14-year-olds for information, ‘cause all you all are dumb. Come talk to me.

Salie, l’amie d’Arielle est probablement aussi mal informée qu’elle. Et généralement, il vaut mieux chercher à prendre des conseils des personnes plus âgées. Une grande cousine par exemple.

B – Sa mère. Il est peu commun sous nos contrées que les enfants arrivent à parler de ce type de sujets à coeurs ouverts avec les parents malheureseument, donc je doute que ce soit une solution de choix pour 80% des jeunes ivoiriens.

C- Un enseignant. Personnellement, en dehors des salles de cours je ne parlais pas particulièrement avec mes enseignants.

D- Internet. Ma source de réponse numéro Unoo. J’ai essayé de voir où les jeunes peuvent trouver des réponses concernant leurs problèmes sexuels. Tout d’abord, Facebook. J’y ai lu plusieurs témoignages parmi lesquelles les jeunes se plaignaient des remarques désagréables que les vendeuses/eurs à la pharmacie leurs servent lorsqu’ils cherchent à acheter des contraceptifs. Et par ailleurs, j’ai essayé de visiter le site du “Programme national de santé de la reproduction/planning familial”. Excepté un numéro de fixe, je n’ai pas trouvé de site web sur lequel Arielle aurait pu trouver des solutions pour se rassurer.

Q2 : Et si elle souhaite par précaution acheter des médicaments contraceptifs. À quel point sera-t-elle à l’aise à se rendre à la pharmacie ?

D’après les témoignages vus sur le Net, la réponse à mon avis est la B.

Étape 3. Réanalyser Sarah Bot

Au vu de ces quelques recherches, je peux à présent plus ou moins savoir si la solution que je propose est un minimum pertinente.

Ma solution répond-elle à un problème identifié ? Oui.

Lequel ? Le manque de source d’information fiable pour l’éducation sexuelle des jeunes ivoiriens.

En quoi cette solution peut être utile ? Le chatbot est confidentiel donc les jeunes peuvent obtenir des réponses et ainsi réduire le facteur “soyance”(3) de poser des questions à la pharmacie. Le chatbot est construit à l’intérieur de messenger, une application qui leur est familière. J’ai choisi messenger car l’application peut être utilisé même sans data si vous avez un compte MTN.

En conclusion, ma solution était donc relativement cohérente dès le départ. Cela peut se justifier par le fait que j’ai moi-même grandi en Côte d’Ivoire je peux donc comprendre comment ces jeunes réfléchissent. Mais l’analyse empirique que nous venons de réaliser a été utile car elle a permi de confirmer que mon expérience n’était pas une exception.

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Sarah la grandot du quartier. Sarah c’est la vieille mère au quartier qui après t’avoir insulté et envoyé à la boutique, te donne 500fr pour payer ton alloco de 17h.

 

Tout ceci reste très théorique. Je trouverais ça intéressant de tester sur 1 à 2 mois Sarah avec une vingtaine de jeunes entre 13 et 19 ans. Si vous êtes intéressé ou connaissez des jeunes qui peuvent l’être, n’hésitez pas à me faire signe.

Voilà, ceci clôt l’expérimentation 001. Faites-moi savoir si vous avez trouvé cela intéressant et voudriez que j’en fasse plus ==> ICIIII.

Merci d’avoir lu cet article et à bientôt.

Kiyani.

Pour aller plus loin :

Comment construire un persona : The Complete, Actionable Guide to Marketing Personas


(1) On peut poser comme hypothèse que la différence entre les jeunes brazzavilois et les jeunes ivoiriens est négligeable.

(2) Ce livre sorti en 2002 à l’issu d’un colloque international à Dakar. Je n’ai lu que le chapitre sur “L’avortement en Afrique: une pratique fréquente chez les adolescents”.

(3) La soyance, mot tiré du verbe soier, est un terme ivoirien décrivant une situation embarrassante

Crédits : Merci à O’Plérou pour les emojis africains utilisés dans le prototype de Sarah-Bot, à Isabelle pour l’inspiration, et Habib, Cassandra, Cynthia et Mikail pour m’avoir relu.

Photo de couverture by Doug Linstedt on Unsplash.