Ça prend tout un village pour créer une start-up

En 2009, Stéphane, un de nos grands-frères du quartier, a eu son bac avec mention très bien. Ces parents, terriblement fiers, ont organisé une fête pour tout le quartier afin de célébrer la réussite de leur fils. Je m’en souviens bien, car à 18h30 alors que la fête devenait intéressante, mon petit frère est venu me chercher pour me rappeler qu’il était l’heure de rentrer à la maison.

Stéphane était un jeune homme apprécié de tous, car, bien que très studieux, il savait rassembler les élèves autour de lui et amuser la galerie. Ces parents, Mr et Mme Kouakou, étaient respecté et on était sur de toujours être bien accueilli chez eux. Sa mère faisait de délicieux gâteaux, et n’hésitait pas à prendre plusieurs minutes pour discuter avec nous et savoir si on avait besoin de quoi que ce soit.

La rentrée universitaire arrivant à toute vitesse, c’était à présent au tour de la communauté de rendre service à la famille Kouakou.

Voyez-vous, Stéphane depuis le plus jeune âge souhaitait devenir médecin. Il avait pour cela concentré ces efforts afin de devenir très bon dans les matières scientifiques. Il rêvait tant de cela, qu’il demandait sans cesse conseil à ces oncles et tantes travaillants dans le domaine de la santé. Son objectif était de pouvoir aller faire ces études à l’université Pierre-Marie Curie à Paris et revenir ouvrir une clinique à Abidjan. Malheureusement à cette époque,  ces parents avaient des difficultés financières et ne pouvaient pas payer ces frais universitaires.

Amis et membres de la famille, tous conscients du potentiel qu’était le jeune Kouakou, ont donc décidé de se rassembler et de lever une cagnotte commune pour qu’ils puissent poursuivre ces études en France. Évidemment, Stéphane aurait pu aller étudier à l’Université de Cocody par exemple, mais ces proches savaient combien il est important pour le développement d’un jeune de pouvoir être confronté à un environnement différent.

Ça a pris toute une communauté pour assurer le bon développement du jeune Kouakou, pour pouvoir développer un écosystème Tech, le principe est le même.

La semaine dernière, j’ai assisté à une présentation de JF Gauthier, CEO de la startup génome. Ce dernier nous a présenté les résultats de son analyse sur l’état des écosystèmes à travers le monde. En ce qui me concerne, à chaque fois que j’assiste à des évènements de ce genre je ne peux m’empêcher de prendre des notes et faire un rapprochement avec l’écosystème africain, en particulier ivoirien. Une fois rentré à la maison, j’ai donc passé ma soirée à lire le rapport en entier. Celui-ci fait près de 200 pages, mais les facteurs clés peuvent être résumés en trois points;

1. L’importance de la spécification

Tout comme le jeune Kouakou a très tôt décidé de se spécialiser en science, toute ville qui souhaite devenir un jour un hub d’excellence se doit de se concentrer dans un domaine précis.

Dans cette nouvelle ère de la technologie, une stratégie pour les petits écosystèmes pour se distinguer est de se concentrer sur des sous-secteurs spécifiques où ils ont des avantages préexistants, car seuls quelques écosystèmes peuvent être le meilleurs dans le monde entier, mais de nombreux petits écosystèmes ont le potentiel de devenir un hub d’excellence pour des sous-secteurs spécifiques.

Prenons  l’exemple de la ville de Francfort en Allemagne. Moins d’un million d’habitants et pourtant  Francfort est le centre financier de l’Union européenne. Elle est le siège de la Banque centrale européenne et emploie plus de 70 000 personnes dans les services financiers. Sur la base de ces atouts, l’écosystème se concentre sur la construction d’un hub en Fintech regroupé par le biais de programmes ciblés comme des accélérateurs, des initiatives de participation des entreprises et des espaces de coworking. L’accent mis par l’écosystème sur la Fintech est clair. Après seulement quelques années de cette stratégie, les résultats sont positifs. La plus grande sortie Fintech allemande de tous les temps a eu lieu à Francfort: la société de négoce de devises 360T a été acquise pour près de 800 millions de dollars par Deutsche Börse, qui gère le Francfort Bourse.

Si je reviens à la Côte d’Ivoire, selon vous lequel des 12 sous-secteurs présentés ci-dessous s’adapterait le plus à nos forces actuelles ? Et dans votre pays, et pourquoi ? Personnellement, je suggère l’Agtech. Excepté le fait que l’on soit les premiers producteurs au monde dans divers secteurs, Abidjan est le siège de la banque africaine de développement, et de nombreuses organisations internationales. Autant de facteurs qui peuvent faciliter cette spécification.

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Les sous-secteurs à haute croissance pour les cinq prochaines années – Génome, 2018

 

2. Construire une communauté unie

L’union fait la force est plus qu’un cliché. L’union fait véritablement la force.

L’un des aspects qui me marquent le plus dans la culture nord-américaine est la facilité avec laquelle les membres de l’écosystème Tech s’entraident entre eux. Il y a deux ans, je m’étais faufilé dans une rencontre privée que l’association étudiante de McGill organisait avec un important CEO canadien qui venait de réaliser une IPO, il s’agissait d’un ancien élève de leur université. Je me rappellerais toujours d’une anecdote qu’il avait partagée avec nous.

Il nous raconta comment le lendemain de son IPO, l’un de ces mentors l’avait appelé pour lui dire qu’il était temps de giveback à la communauté. Il avait un mois pour devenir à son tour mentor auprès d’au moins quatre start-ups montréalaises.

Cet esprit d’entraide est attendu de la part de tout le monde, que vous soyez en démarrage ou pas. Tout le monde est conscient que plus la ville a de success-stories, plus d’investisseurs viendront s’installer en ville. Et qui dit investisseur, dit cash flow et tout le monde est content.

Cet esprit d’entraide est possible grâce aux “gatekeeper“, les personnes clés de l’écosystème. Ils peuvent être des influenceurs, des membres d’incubateurs et accélérateurs, des organisations qui ont chaque semaine des soirées de réseautage permettant d’établir des relations d’affaires et amicales durables  etc. etc.  L’important  est de réussir à créer un esprit de communauté et cela est possible uniquement en créant des espaces de référence.

Par exemple, dans le cas du jeune Kouakoua l’esprit de communauté était entretenu par ces parents qui recevaient amis et familles chez eux. Lorsqu’à plusieurs reprises tu partages un repas avec une personne, et qu’en plus de cela vous partagez des centres d’intérêt commun, des liens se créent.

Je tiens par contre à mettre en garde tout esprit sectaire parce qu’on se connaît. Là, je m’adresse à mes compatriotes ivoiriens. Même si on évolue dans des cercles très fermés, il est important lorsqu’une nouvelle personne arrive à un événement de networking de la mettre en confiance. Toute personne a une part importante à apporter au groupe, on ne pourra pas réussir si ce sont toujours les mêmes 15 personnes que l’on retrouve au même évènement.

Invitez vos amis, vos camarades de classe, créez des groupes de discussion, sortez de votre zone de confort et accueillez les curieux.

3. Construire un marché global

Génome a identifié une forte corrélation entre le niveau de connectivité globale d’une ville et la performance de ces startups.

Imaginez une immense table ronde autour de laquelle des entrepreneurs de différents pays évoluant dans des industries proches partagent informations, idées, relations et ressources afin de pouvoir s’entraider mutuellement.

Les startups évoluant dans un écosystème lié à d’autres hubs ont une plus grande capacité à développer des modèles d’affaires à la pointe du progrès. Si elles se concentrent sur les clients mondiaux dès le début et atteignent la portée du marché mondial, elles ont la capacité de prendre un leadership et de voir leurs revenus croître deux fois plus vite que les autres. Ce sont des scaleups en devenir.

Dans le contexte africain, une compagnie à prendre en exemple sur ce point est assurément Kwésé, un service de streaming lancé par le meilleur-entrepreneur-africain-vivant, Monsieur Strive Masiyiwa (avis totalement biaisé, et non discutable).

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connectivité globale des centres de technologies à travers le monde – Génome

 

Il est vrai qu’il est difficile dès le début, en particulier pour une jeune start-up africaine,  de penser à s’internationaliser. Mais il est important de pouvoir trouver un modèle d’affaire scalable, car se limiter au marché de votre pays revient à restreindre votre évolution. L’objectif sur le long terme est de créer des entreprises de grande envergure, et non juste un produit et/ou service pour une population réduite. Il est important de se fixer des objectifs sur les 5, 10, 20 prochaines années afin de guider nos actions présentes, car, il n’est jamais trop tôt pour mettre en place un modèle facilement flexible pour être exporté.

Et tout comme les proches de Stéphane qui ont jugé sage de l’envoyer à l’étranger afin qu’ils puissent acquérir des connaissances différentes et les utiliser lors de son retour au pays, à défaut de pouvoir voyager, il est de votre devoir de vous tenir au courant sur ce qui se passe dans votre secteur d’actualité à travers le monde. Nous avons l’incroyable chance de vivre au temps d’internet, vous pouvez même nouer des relations avec des entrepreneurs que vous admirez qui vivent à l’autre bout du monde.

Ce long article aurait en réalité pu être réduit en quelques points. La création d’écosystèmes Tech robustes, importants pour la résolution des problèmes auxquels sont soumis nos populations et pour la création d’emplois, nécessite :

  • Le développement d’une expertise
  • La mise en place d’objectifs communs clairs et précis
  • Un esprit fort de communauté et d’entraide

Si d’autres l’ont fait, c’est que c’est possible. Mais cela ne sera pas facile.

 

giphy


 

Merci à Cassandra pour avoir relu mon brouillon.

Photo de couverture by Benny Jackson on Unsplash.

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